Taux excessifs de prescription d’antibiotiques chez les enfants des pays à revenus faibles et intermédiaires

14.12.2019

Entre 2007 et 2017, les enfants de huit pays à revenus faibles et intermédiaires ont reçu en moyenne 25 prescriptions d’antibiotiques de la naissance à l’âge de cinq ans, soit jusqu’à cinq fois plus que les taux déjà élevés dans les pays riches. Beaucoup des prescriptions sont inutiles et peuvent exacerber les résistances. Le nombre de prescriptions d’antibiotiques pour les jeunes enfants s’échelonnait d’une prescription par an pour les enfants du Sénégal à 12 par an pour les enfants d’Ouganda.

Les enfants des pays à revenus faibles et intermédiaires reçoivent en moyenne 25 prescriptions d'antibiotiques de la naissance à l'âge de cinq ans. (Photo : Danielle Powell/Swiss TPH)

Les enfants des pays à revenus faibles et intermédiaires reçoivent en moyenne 25 prescriptions d'antibiotiques pendant leurs cinq premières années de vie, un nombre excessif qui pourrait nuire à la capacité des enfants à lutter contre les agents pathogènes, tout en augmentant la résistance aux antibiotiques dans le monde, selon une nouvelle étude de l'Institut Tropical et de Santé Publique Suisse (Swiss TPH) et de la Harvard T.H. Chan School of Public Health.

"Nous savions que les enfants des pays à revenus faibles et intermédiaires étaient plus souvent malades, et nous étions au courant que les taux de prescriptions d'antibiotiques sont élevés dans beaucoup de pays. Ce que nous ne savions pas, c'est comment ces éléments se traduisent en termes d'exposition réelle aux antibiotiques: ces résultats sont alarmants ", a déclaré Günther Fink, auteur principal de l'étude et responsable de l'unité "Household Economics and Health Systems Research" au Swiss TPH.

Cette étude, la première à aborder la quantité totale d'antibiotiques prescrits chez les enfants de moins de cinq ans dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, était publiée le 13 décembre dans la revue The Lancet Infectious Diseases.

Menace sur la santé globale

La résistance antimicrobienne est l'une des menaces actuelles majeures pesant sur la santé globale et le développement, selon l'Organisation mondiale de la Santé. L'usage excessif des antibiotiques à l'échelle mondiale compte parmi les facteurs aggravant cette menace majeure sur la santé globale. De précédentes études ont montré que les antibiotiques faisaient l'objet de prescriptions excessives auprès des enfants de nombreux pays. Ainsi, plusieurs études ont montré qu'en Tanzanie, plus de 90 % des enfants qui consultent dans un établissement de soin reçoivent un antibiotique, alors que la maladie n'était due à une infection bactérienne que dans 20 % des cas.1

L'équipe de chercheuses et chercheurs du Swiss TPH et de la Harvard Chan School a analysé les données de 2007 à 2017 en provenance d'établissements de soin et de questionnaires à domicile de huit pays: Haïti, Kenya, Malawi, Namibie, Népal, Sénégal, Tanzanie et Ouganda. L'étude a montré qu'en moyenne, les enfants recevaient 5 prescriptions d'antibiotiques par an jusqu'à l'âge de cinq ans, estimation jugée "marquante" par les auteurs, étant donné que deux prescriptions d'antibiotiques par an est considéré comme excessif dans beaucoup de pays à revenus élevés. D'après les résultats, les antibiotiques étaient administrés dans 81 % des cas chez les enfants présentant une maladie respiratoire, chez 50 % des enfants ayant une diarrhée et chez 28 % des enfants atteints de paludisme.

Les chercheurs ont montré que le nombre de prescriptions d'antibiotiques dans la petite enfance variait d'un pays à l'autre: alors qu'un enfant au Sénégal reçoit environ une prescription d'antibiotique par an au cours des cinq premières années de sa vie, un enfant en Ouganda peut recevoir jusqu'à 12 prescriptions. Une étude précédente a montré qu'en Europe les enfants de moins de cinq ans recevaient moins d'une prescription d'antibiotique par an en moyenne.2 "Même ce chiffre reste important, car la grande majorité des infections dans cette classe d'âge sont d'origine virale ", indiquait Valérie D'Acremont, co-auteure de l'étude et responsable du groupe "Management of Fevers" au Swiss TPH.

"La grande innovation de cette étude tient à ce qu'elle offre une vision bien plus détaillée de l'exposition des enfants aux antibiotiques dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires que n'ont pu le faire les études précédentes. Elle combine des données récoltées à domicile avec des données d'observation directe des travailleurs de la santé", a expliqué Jessica Cohen, de la Harvard Chan School et co-auteure de l'étude.

Répercussion sur les enfants

"Les conséquences de la surprescription d'antibiotiques sont non seulement un problème majeur de santé globale, mais peuvent aussi avoir des répercussions concrètes sur la santé de ces enfants", a indiqué Valérie D'Acremont. "L'usage excessif d'antibiotiques détruit la flore intestinale naturelle, essentielle pour lutter contre les agents pathogènes et construire ses défenses immunitaires."

Le Swiss TPH met actuellement sur pied un projet en vue de mieux comprendre l'impact de l'usage abusif des antibiotiques sur la santé des enfants. "Comprendre les répercussions individuelles concrètes est primordial pour parvenir à un changement politique", a expliqué Günther Fink. Son équipe de chercheurs compare les politiques au niveau national pour identifier les meilleures pratiques entrainant la baisse des taux de prescription d'antibiotiques.

Lutter contre la résistance avec des outils de santé numérique

Toutefois, le facteur décisif reste les travailleurs de la santé. "L'enseignement et la supervision produisent les effets les plus importants sur la réduction des prescriptions inutiles d'antibiotiques", a expliqué Valérie D'Acremont. Pour évoluer dans ce sens, son équipe de chercheuses et chercheurs au Swiss TPH et à Unisanté à Lausanne a développé un outil électronique sur le lieu de soin (ePOCT, electronic Point-of-Care Tool), qui guide les travailleurs de la santé pendant le processus de diagnostic et de traitement des enfants malades.

L'introduction d'ePOCT dans les établissements de soins a conduit à l'amélioration clinique des patients et à la diminution drastique de la prescription des antibiotiques de 95 % à 11 % d'après une étude menée par Kristina Keitel, chargée de projet scientifique au Swiss TPH.3 Cet outil est en cours d'amélioration pour inclure des algorithmes d'intelligence artificielle en collaboration avec Unisanté, l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), et des partenaires tanzaniens et rwandais, soutenus par la Fondation Botnar et la Direction du Développement et de la Coopération Suisse (DDC).

 

 1 D'Acremont V, Kilowoko M, Kyungu E, Philipina S, Sangu W, Kahama-Maro J, Lengeler C, Cherpillod P, Kaiser L, Genton B. Beyond malaria: causes of fever in outpatient Tanzanian children. New England Journal of Medicine 2014; 370(9): 809-17.

2 Holstiege J et al. (2014). Systemic antibiotic prescribing to paediatric outpatients in 5 European countries: a population-based cohort study. BMC Pediatr.

3 Keitel K et al. (2017). A novel electronic algorithm using host biomarker point-of-care tests for the management of febrile illnesses in Tanzanian children (e-POCT): A randomized, controlled non-inferiority trial. PLOS Medicine.